30 octobre 2006
Boulettes, nostalgie et hémophilie....
La grande saison des examens vient d'être officiellement ouverte au College of Medicine, et après des semaines d'intense cogitation, d'activité neuronale dangereusement élevée et d'essorage synaptique extrême afin d'extraire de mon cortex poussif toute idée originale pour mes questions de TD, j'ai enfin rendu mes sujets à l'Examination Officer. Oui, alors attention, à l'Université on se prend très au sérieux et on a des noms pompeux et ridicules, même si tout balai qui se respecte refuserait catégoriquement d'être rangé dans ce qui nous sert de bureau. Les dates fatidiques des examens sont tombées comme un couperet pour mercredi dernier, en plein jour férié qui a donc sauté pour les étudiants comme pour moi - vive les joies de la surveillance d'exam.
Je suis bien évidemment arrivé en retard comme tout apprenti enseignant supérieur qui se respecte, qui se doit donc d'être bordélique et de chercher ce foutu emploi du temps 5 minutes avant de partir au boulot, mais siiiii tu sais, celui avec le nom de l'amphithéâtre dessus, il était juste là hier soir bordeeeeeeeeeeel !! Après un petit 400 mètres haies sur le parking par dessus des parpaings entassés là pour la réfection de la cafétéria (rien de tel pour vous mettre en forme tôt le matin), je me suis enfin retrouvé devant la bonne porte, en nage et à bout de souffle. Ce n'est qu'une fois à l'intérieur de la salle que je me suis figé. Comme toutes les salles d'examen, il y régnait un silence presque religieux, perturbé par les toussotements tendus des étudiants et les pas lents et réguliers des surveillants se réverbérant contre les parois nues. Et là, dans cette odeur de béton frais et de craie âcre, la nostalgie m'a sauté à la gorge de la manière la plus imprévisible qui soit. Enfin nostalgie, nostalgie, faut pas pousser non plus, on en a assez bavé de ces longues soirées de révisions, de ces nuits blanches à potasser en dernière minute, mais siiiiii, je suis sûûûr que ça va tomber demain, les calculs mentaux tordus pour savoir quelle matière réviser le moins en fonction des coefficients, les malédictions hurlées mentalement à l'encontre des professeurs sadiques devant sa copie restée blanche, les rendez-vous, pâles, après les examens avec les copains, et finalement les attentes interminables devant le tableau d'affichage dans le grand hall, les cris de joie, les gémissements d'incompréhension et d'incrédulité devant une note lamentable, les notes, justement, qu'on vérifie deux à trois fois d'affilée en suivant la ligne avec son nom, le coeur battant la chamade en priant pour ne pas s'être trompé de ligne la première fois... Non ça, ça ne m'a pas rendu nostalgique. Mais tous les bons souvenirs de mes années fac me sont revenus d'un coup, les nuits blanches aux Catacombes avant de réenchaîner sur une nouvelle journée de cours à l'ULP de Strasbourg, les apéros fatidiques du jeudi soir à la fac de Montpellier II, les soirées STAPS démentes, les soirées mojito et les cafés à la chaîne pendant la thèse à Marseille... et tout ça... pour finir... tout seul au Malawi !! Ca m'a mis le moral à plat et j'ai eu le cafard toute la soirée.
Mais heureusement les copies sont arrivées à point nommé le lendemain matin, et m'ont rendu ma bonne humeur. Des petites coquilles mignonnes aux potentielles catastrophes médicales majeures, rien ne nous a été épargné. Petit florilège. Je rappelle qu'il s'agit d'un examen d'hématologie de 3ème années de médecine. la première question concerne un adolescent qui souffre de troubles bénins de la coagulation, avec comme indice un bilan sanguin indiquant un nombre anormalement bas de plaquettes. S'en suit une série de petite questions dont, selon l'étudiant, le pronostic (à savoir, grosso modo, est-ce que c'est grave docteur ?) - c'est bénin dans ce cas là, mais un étudiant me répond :
Le patient mourra. Il n'y a rien à faire, sinon prévenir la famille et préparer les funérailles. Mais cela n'est en rien le travail du médecin.
Mmmm. Un chouilla extrême. Continue à traiter tes patients comme ça mon gars, et je te prévois une carrière fulgurante en médecine légale. La seconde question concerne un enfant atteint d'hémophilie A, et après avoir passé en revue les antécédents familiaux, on demande les suggestions (de traitement) du médecin. Celle-là m'a fait produire un admirable Jason Pollock sur mon bureau, en sprayant mon café de rire.
Je suggère d'isoler l'enfant afin de limiter ses contacts avec les membres du même sexe au STRICT MINIMUM, et d'éviter les fornications contre-nature dégoûtantes lorsqu'il sera en mesure de procréer.
Alors certes hémophilie et homophilie sont des mots assez proches, même en anglais, mais quand même. Ce serait hilarant si ce n'était dramatique. Pour les lecteurs horrifiés par la violence de ce propos, sachez que l'homosexualité est interdite et punie par la loi au Malawi, un pays strictement catholique. De ce côté là, on est pas loin du Moyen Âge... Mais c'est un autre débat. Un second m'écrit qu'il faut emprisonner les parents qui disséminent des gènes handicapants. Ben voyons, on peut les brûler aussi tant qu'on y est. Et que fait-on des porteurs de gènes de la bêtise et de l'atrophie cérébrale ? Pas handicapants ceux-là, mmmm ?
Mais ne généralisons pas, l'ensemble des copies était d'un excellent niveau. Et comme une bonne nouvelle n'arrive jamais seule, mon projet de recherche a été retenu par la colossale organisation susceptible de payer mon salaire pour les 3 prochaines années, je pars donc à Londres pour les entretiens décisifs début décembre. Sydney est au bout, ma tension artérielle est montée d'un cran. On est prié de croiser tout ce qu'il est humainement possible -et pas trop douloureux- de croiser pour moi. On vous remercie d'avance.
Martine ? Mousseux pour tout le monde !
16 octobre 2006
INFERNO!
Intérieur, nuit. Une buanderie familiale. Plan large, montrant une superbe machine à laver entre une planche à repasser et un tancarville. Une lumière de pleine lune filtre par le soupirail et éclaire la pièce d'un bleu lugubre. Un zoom avant nous rapproche lentement du hublot, par lequel on peut voir le linge tourner. Le son régulier du cycle s'amplifie au fur et à mesure, jusqu'à devenir insoutenable.
[voix off - masculine, grave]
"Au début, tout se passait pour le mieux. Elle était magnifique, blanche et émaillée, avec son gros oeil rond central, son air débonnaire. Elle ronronnait de plaisir quand on l'allumait, et prenait sa tâche très au sérieux. Aucune de mes chemises n'était ressortie aussi éclatante de blancheur qu'après son cycle intensif. Mais derrière ses aspects angéliques et efficaces, un machiavélique complot s'ourdissait dans les méandres de ses circuits malades et de son moteur maléfique."
Noir. Musique stridente, le titre s'affiche:
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Tout a commencé par une tiède fin de journée de printemps, lorsque Julie est venue nous la livrer, avant son départ définitif du pays. Une machine à laver rutilante, achetée dans le but de soulager notre femme de ménage, de la rendre heureuse, ergo, de répandre le Bien. Mais qui aurait pu se douter qu'une telle blancheur immaculée pouvait dissimuler autant de perfidie ? On aurait dû se méfier dès la première semaine... Quand le programme court couleur à 30°C s'est subitement auto déréglé à 90°C, et qu'on s'est retrouvés avec une collection de vêtements pour Barbie et Ken. Mais non, quand on ne veut rien voir, on ne voit rien. Après tout il s'agissait de vieux T-shirts, pas de chemises Armani. Je me suis dit 'ça peut arriver ' et j'ai relancé une seconde lessive. Mais quand la seconde fournée est ressortie en lambeaux, on a été perplexes. On a ri (un peu jaune parce que là ma chemise blanche j'y tenais, hein, OK c'était H&M mais bon), et on a décidé de la baptiser Dorothy, en pensant que c'était probablement la cousine de Christine... Mais ni Stephen King, ni Dean Koontz n'auraient eu l'audace d'imaginer que cette machine à laver était en réalité l'Instrument de Lucifer.
Humiliée par un prénom aussi grotesque, La Machine Démoniaque décidait immédiatement et irrémédiablement de se venger en nous éliminant sournoisement par intoxication. Son plan entra en action lors de la troisième lessive, durant lequel elle produisit un épais nuage de fumée noire méphitique et lacrymogène, un truc infect à vous sécher un buffle à 200 mètres. N'écoutant que mon courage et frôlant ainsi une mort héroïque par asphyxie, je réussis à débrancher la prise du Monstre à temps, entre deux gerbes d'étincelles et avec force râles et moult larmoiements. Il nous fallut deux jours pour éliminer l'odeur âcre et les traces de suie sur le mur de la buanderie. Nous prîmes donc des mesures drastiques, et convoquâmes sur le champ un électricien slash exorciste. Devant l'ampleur de la tâche, celui-ci décréta qu'il lui faudrait au moins une semaine pour nous réparer slash purifier notre Dorothy, moyennant une somme équivalente à la dette du Libéria.
Cinq jours plus tard, notre machine à laver reprenait sa place entre la planche à repasser et le tancarville, avec un moteur et une courroie slash âme neuve. Mais le Démon n'avait pas dit son dernier mot, et derrière ses airs meutris de Jack Nicholson après une séance poussée de SportElec' dans vol au dessus d'un nid de coucou, son âme damnée n'aspirait qu'à la trahison et au meurtre. Cette nuit là, elle prit feu spontanément, pensant nous entraîner avec elle dans les abysses infernales par son immolation désespérée. N'importe qui eût été endormi à cette heure tardive et eût été subséquemment rôti séance tenante, mais c'était sans compter sur ses deux alcooliques de propriétaires en train de concourir pour la confection de la Margarita Parfaite sur leur terrasse. La petite olive à martini dans l'engrenage fatidique... Vers minuit, heure favorite des criminels, je me dirigeais vers la cuisine pour pallier à une pénurie de jus de citron, quand les flammes d'Hadès me léchèrent le visage et me firent roussir les sourcils... Il nous fallut quelques bons hectolitres (Dieu merci il n'y a pas eu de coupure d'eau ce soir là) pour éteindre le brasier, sachant que notre haleine n'agissait pas en notre faveur. La bataille entre le Bien et le Mal fit rage pendant vingt minutes.
La buanderie a été repeinte dimanche et seule une petite odeur de soufre flotte toujours dans l'air.
Dorothy a trouvé la paix. Elle trône dans le fond du jardin et sert de pondoir à nos trois poules rousses.
L'Esprit du Mal a déserté notre colline, et j'ai été sacré the Lord of the Margarita.
THE END
05 octobre 2006
Confessions in a Ward
Petit coup de gueule ce matin.
Après Ewan McGregor, c'est au tour de Madonna de venir se faire photographier à l'hôpital et dans les orphelinats aux alentours, et de clamer à qui veut l'entendre que son mari et elle veulent adopter des jumeaux Malawiens. L'orphelin local est apparemment devenu l'accessoire trendy du moment pour les célébrités en quête d'image sacro-sainte. J'imagine les réunions de brainstorming des 'PRs' pour le choix des pays à visiter... Alors la Namibie c'est pas possible daaaarling, Angelina et Brad s'en sont occupés, c'est übeeeeeeer-has been... Non, voyons la carte... Le Kenya ??! Peuh, ne sois pas ri-di-cuuule honey. Non regarde ça, Maaaa-laaaaa-wi... Malawi ? Jamais entendu parler, c'est idéaaaaal !!
Le pire c'est qu'ils sont persuadés d'aider réellement les communautés autochtones, alors que leurs visites entraînent le blocage des voies d'accès à l'hôpital pour des raisons de sécurité, la fermeture temporaire des services de pédiatrie (en pleine saison de transmission de malaria, ce n'est pas un problème, pensez bien), la monopolisation des médecins pour faire visiter les bâtiments à la star. Alors on a beau tourner la question dans tous les sens, ici, on trouve ça assez obscène. Vous me direz que ça attire l'attention des médias sur le problème de la pauvreté/ des épidémies / du manque de médicaments / de la vétusté et de l'absence générale de services de santé en Afrique (barrer les mentions inutiles). Des clous. Ca attire les projecteurs sur la star, qui pendant 1h30 joue son rôle de marraine/parrain bienveillant(e) à merveille, opine gravement du chef au chevet d'enfants comateux, parfois lâche une petite larme en faisant bien attention de se retourner à temps face aux hordes de photographes, et finit généralement la visite entouré de petits patients et de leurs familles, en proclamant qu'il faut sauver les enfants d'Afrique, étant sûre de finir en première page du 'Sun'. Et une fois toute cette parodie écoeurante finie, la star disparaît dans son jet, maudissant probablement ses 'PRs' en se nettoyant les mains frénétiquement avec des lingettes désinfectantes. Et... c'est tout.
Alors proclamer ses bons sentiments et enfoncer des portes ouvertes en larmoyant pour montrer son émotion, certes réelle, c'est bien joli, mais ça ne suffit pas. On a besoin de volontaires qui mettent la main à la pâte, d'argent pour les médicaments, la distribution de moustiquaires, de nouvelles cliniques de trithérapie, de docteurs. Alors libre à eux de fonder des trusts, des ONG, de reverser une partie des bénéfices de leurs derniers albums/ films/ comédies musicales, que sais-je, ou encore de créer des organismes de charités comme l'a fait Bill Clinton. Mais la dernière chose dont les enfants Malawiens ont besoin, ce sont des touristes charognards avides d'images racoleuses.
Enfin, si c'est comme la dernière fois, Madonna je vais probablement l'engueuler parce qu'elle aura pris ma place de parking sans même la reconnaître... Dommage, car j'aurais bien deux mots à lui dire... Et honnêtement, je ne serais pas le seul ici.







